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Publié par Fred Desk

Around Midnight, Times Square, New York City (photo Corey Sipkin).

Around Midnight, Times Square, New York City (photo Corey Sipkin).

La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury explique le risque que fait peser la pandémie sur notre santé psychique :

 

« C’est très différent de la première vague où il y avait une sorte d’inédit de l’événement qui pouvait être protecteur. Aujourd’hui, chacun comprend que l’événement sera récurrent, même si les formes varieront, d’où un sentiment anxiogène fort, et une insécurisation économique et sociale renforcée. Malgré tout, c’est un moment qui va se terminer. Mais pour tous ceux qui sont dans quelque chose de beaucoup plus fataliste et pessimiste, qui sont atteints dans leurs fonctions interprétatives du monde, comme si c’était les premiers signes d’un effondrement, c’est plus compliqué. Sans parler du fait qu’il y a des vrais drames économiques. Il y a aussi tous ceux, sans antécédent psychiatrique, qui ne comprennent pas très bien ce qui leur arrive, avec tout à coup un phénomène de découragement très fort, de déprime, d’assèchement. Ils ne percevaient pas les cafés, les restaurants, la vie culturelle aussi importants. En fait, ils prennent conscience du fait que sont coupées, petit à petit, les ressources affectives, sociales, amicales et que ce qui leur manque, ce n’est pas les « loisirs », mais l’affectio societatis, le fait de pouvoir discuter avec ceux que l’on respecte, de partager avec eux. C’est le vivre ensemble qui est atteint, pas la fête au sens superflu du terme. Je vois aussi beaucoup plus d’adolescents et d’enfants - qui étaient passés sous le radar pendant le premier confinement - qui me disent que c’est dur, notamment avec ces nouveaux dispositifs d’apprentissage. »

 

Défiance et ressentiment

« La prudence face au vaccin est une stratégie de défense psychique, pour éviter les déceptions ou au contraire les effets maniaques où l’on crierait victoire trop tôt. Face à ces conduites adaptatives et conditionnelles, il ne faut surtout pas lâcher sur la pédagogie, l’explication, le partage d’information et la véritable transparence. Les théories conspirationnistes sont des lectures « systémiques ». Or, là nous faisons l’expérience d’une faille systémique. C’est donc d’emblée un terrain de jeu absolument grandiose pour ce genre de théories. Nous sommes par ailleurs de plus en plus coutumiers des univers fictionnels mettant en scène des intrigues multiples, avec quantité de personnages, plusieurs échelles d’implication, bref le conspirationnisme est structurellement divertissant en reprenant nos codes culturels. Enfin, c’est le niveau zéro de l’intelligence au sens où la dynamique causale est totalement lisible, sous couvert de ne pas l’être, la thèse est « infaillible », sans contradiction possible, donc chacun peut avoir le sentiment d’être intelligent en l’étant finalement peu. N’oublions pas que la Covid a donné le sentiment d’un faible niveau de stabilisation scientifique des connaissances, donc chacun s’est senti autorisé de valoriser ses propres thèses. Et puis, la focalisation du monde entier sur ce sujet a libéré la pulsion conspirationniste. »

 

Le rôle des réseaux sociaux

« Nos outils algorithmiques sont construits de telle sorte à favoriser la viralité des informations binaires, assez radicalisées. Plus les informations effraient, plus elles sont relayées. En fait, l’individu a besoin de comprendre, coûte que coûte, même si le prix à payer est celui de la perte en rationalité. Parce qu’il veut se sécuriser, la recherche d’arguments validant une thèse positive ou négative est activée. Or, il est plus facile de partager une connaissance caricaturale « archaïque » qu’une équation mathématique et d’explication des modèles épidémiologiques. Dans toutes ces thèses, il y a un grand invariant qui ne dit pas son nom, à savoir le sentiment d’être lésé, victime, de subir une injustice, qui renvoie à une pulsion ressentimiste ancrée, inconsciente ou pas. Or c’est vrai que dans cette crise, les défaillances humaines sont hélas réelles. Et qu’elles soient reconnues ou pas, elles entachent la confiance. Certains sujets vont avoir le sentiment qu’on ne peut pas avoir confiance dans ce qui est dit et c’est toujours très compliqué de rétropédaler sur ce sentiment-là. Face à l’amplitude d’un mouvement ressentimiste et d’un mouvement conspirationniste, le sujet s’enfonce de plus en plus dans le délire. Résultat : tout contre-argument est jugé irrecevable. Mais il ne faut pas abandonner. »

 

Des démocraties en danger

« Les plus grands leaders mondiaux ont banalisé la contre-exemplarité morale et politique, ce qui donne des phénomènes d’autorisation à tous les petits kapos qui sont en nous. Surtout, ils portent atteinte au pacte fictif, mais régulateur, entre la vérité, la science, et la démocratie, en créant de la confusion permanente, en alimentant la défiance envers les institutions. Or, à partir du moment où vous institutionnalisez la méfiance et désacralisez ce pacte, tout peut vaciller, car c’est le socle de notre vivre ensemble. L’homme a renoncé à se connaître lui-même. L’expression se trouve chez Reich, et dans une moindre mesure chez Castoriadis, qui font bien cet aller-retour entre l’individuel et le collectif. Dans une société des individus, la question de la connaissance de soi n’est pas anodine, elle est indissociable du bien-être ou du mal-être de la société. Ne pas comprendre le sens de nos émotions, de nos découragements, la vérité de nos désirs, ou encore avoir le sentiment d’être réifié, remplaçable, tout cela a une incidence, à terme, sur la manière dont nous faisons de la politique. L’homme est cet être qui a besoin d’investir de manière libidinale le monde, c’est-à-dire avec son désir, pour ne pas activer en lui les pulsions ressentimistes et mortifères qui sont généralement des pulsions de destruction, soit contre lui-même, soit contre les autres. Donc pour activer des forces de sublimation il faut aussi avoir un peu accès à soi. Aujourd’hui, les sciences comportementales sont utilisées dans l’économie de l’attention, à vocation marchande et instrumentalisante, pour monitorer les comportements humains, anticiper leurs désirs, en créer des faux, alors même qu’elles devraient être investies par quantité d’autres disciplines des sciences humaines et sociales. »

 

Extraits de propos recueillis par Claire Planchard pour 20 Minutes, article publié ce jour.

Ci-gît l'amer. Guérir du ressentiment, de Cynthia Fleury (octobre 2020, Gallimard, 21 €).

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