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Publié par Fred Desk

L'Eyre (ou La Leyre) déborde dans la Haute-Lande (ou le Haut-Landais), photo Fred Sab.

L'Eyre (ou La Leyre) déborde dans la Haute-Lande (ou le Haut-Landais), photo Fred Sab.

S4 E18

 

Alors, on dit « la » ou « le » Covid ? Pour vous aider à comprendre et résoudre ce cruel dilemme, voici des extraits de l’enquête de Frédéric Martel « À l’Académie française, on refuse toujours la féminisation des mots… sauf pour « la » Covid », diffusée sur le site de France Culture en novembre 2020* : « Hélène Carrère d’Encausse, le (au masculin, oui) Secrétaire perpétuel de l’Académie française, refuse aveuglément, et depuis si longtemps, la féminisation du langage. Cette gardienne sectaire de tous les temples machistes est aujourd’hui moquée pour avoir féminisé « la » Covid : « La Covid, c’est une question de vocabulaire. Ça fait partie des choses sur lesquelles le service du dictionnaire de l’Académie française a travaillé pendant le confinement. C’est un acronyme. L’Académie française a pour fonction de définir un terme français pour tous les termes techniques ou scientifiques. Un acronyme : il faut que les gens sachent ce qu’il y a dedans… Les gens de toute façon ne savent pas ce qu’est un acronyme, premièrement, et deuxièmement, ça ne les intéresse pas de savoir ce qu’il y a derrière. Mais nous, la logique, c’est de savoir ce que c’est. On l’a décomposé et il est clair que c’est Corona-Virus-Disease, la maladie du virus de la couronne, parce que c’est un acronyme anglais. « Disease », c’est-à-dire « la maladie », est féminin en français. Donc il était logique de dire « la » Covid. Je dirais que l’usage s’implante ou pas, mais il y a beaucoup de gens qui l’adoptent tout de même. »

 

Julie Neveux, linguiste, agrégée d'anglais et spécialiste du langage, qui vient de publier Je parle comme me suis, Ce que nos mots disent de nous chez Grasset : « Ce raisonnement est tout sauf logique : il est tiré par les cheveux ! Il faudrait donc employer le genre que le mot-tête de l'acronyme, mot employé en anglais, aurait en français, s'il était traduit ! Si c'est bien ce que l'on fait souvent, spontanément, comme pour la CIA (agence est féminin) ou le FBI (bureau est masculin), ce n'est pas ce qu'on fait pour « le » laser (nom tête, amplification) et « le » radar (nom tête, détection). Alors, si toute une population est déjà en train de dire « le covid », c'est encore plus illogique de lui asséner une « règle » aussi branlante. Au Canada francophone, ils disent « la covid » car leurs autorités linguistiques sont plus réactives, et plus suivies.»

 

Plus distant de la Coupole depuis son exil en montagne, Jean-Christophe Rufin, un Académicien nomade, semble tout aussi énervé par le choix de Carrère d’Encausse : « Je trouve « la » Covid ridicule. C’est une mauvaise traduction de l’anglais. Les gens doivent faire ce qu’ils veulent. On fait un dictionnaire d’usage. Seul l’usage compte. Je n’utilise jamais « la » Covid. Ça m’énerve ». D’autres Académiciens signalent que le mot « disease » en anglais a été mal interprété à dessein. Il s’agit certes de « la » maladie, au féminin, mais on aurait pu aussi bien choisir le mot « mal », qui est masculin. Un linguiste : « Les agrégés de Mme Carrère d’Encausse sont complètement idéologisés et des anti-américains primaires à visage bolchévique. Ils ont utilisé un dictionnaire pour faux débutant ; il leur aurait suffi de consulter le Robert & Collins en deux tomes. Ils auraient pu privilégier la traduction par le mot « mal » qui est masculin. Dans The American Heritage, on voit bien que le mot « disease » vient du vieux français « aise », « mal-être », « ne pas être à l’aise », et c’est aussi masculin ! ».

 

Théories du genre

L’Académicienne Danièle Sallenave se montre plus fair play avec Hélène Carrère d’Encausse, mais reconnaît une erreur : « Il est exact cependant que comme en anglais il n’y a pas de genre, le mot « disease » n’est pas plus masculin que féminin. On aurait pu dire le Covid sans difficulté, et d’ailleurs, moi-même, je n’arrive pas à dire la Covid ». Surtout, les Français parlent indistinctement du mot « coronavirus » et du « covid ». Le premier étant masculin (à cause du suffixe « virus »), il est difficile de mettre le second au féminin. Aujourd’hui, après avoir hésité, le journal Le Monde utilise généralement « le » Covid, comme la plupart des grands médias. Le président Macron parle « de la crise du Covid », tant des formules comme « la crise de la Covid » ou « au temps de la Covid » l’isolerait de l’opinion. Les ministres basculent dans le même sens pour éviter d’apparaître parisiens et élitistes et la RATP a rétabli ses messages contre « le » Covid 19. 

 

Julie Neveux, la linguiste anglophone : « Alain Rey, lui, pourfendait les puristes de la langue ; il a toute sa vie expliqué que la langue française était en réalité un créole, né du latin parlé, et définie dès ses origines par un métissage important entre le latin, le celte et le francique (langue germanique). On est loin de cette langue pure, de cette « pureté » décrite comme devant être « maintenue » dans les statuts de l'Académie française de 1635. Mme Carrère d'Encausse semble vouloir préserver la langue française au formol dans un bocal poussiéreux, à l'abri de toutes les impuretés de la vie. »

 

L’affaire de « la » Covid laissera des traces. La décision solitaire et mégalomane de « Madame le Secrétaire perpétuel » a été un révélateur du fossé qui s’est creusé entre l’Académie et le pays. « Nous sommes devenus la caricature de nous-mêmes » dit Jean-Christophe Rufin. Pire, elle a montré un gouffre entre l’autoritarisme du secrétaire perpétuel et le pluralisme bon enfant des Académiciens. N’ayant pas été consultés, ils lui reprochent à voix basse ce déni de démocratie. « Pour l’Académie, la question n’est plus seulement théorique. C’est un problème vital. Notre survie est en jeu. Nous sommes menacés, et pas seulement à cause du Covid », dit un Académicien. »

 

Las ! Cette sournoise pandémie trouve même le moyen d'avoir la peau de nos immortels !

 

*Frédéric Martel est journaliste et animateur de l'émission « Soft Power », dédiée aux industries créatives (cinéma, musique, livre, jeu vidéo), aux médias et à Internet, le dimanche de 18h10 à 20h sur France Culture. Le « Soft Power », c'est l'influence internationale à travers la culture.

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