Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Fred Desk

Dessin Cambon

Dessin Cambon

S4 E13

Extraits de témoignages recueillis par Benoît Zagdoun de France Télévisions, article publié le 24 décembre sur le site franceinfo.

"Il faut que je fasse le deuil de ma mère. Je n'y arrive pas. Ce n'est pas facile." Delphine, 43 ans, a vu Christine, sa maman de 70 ans, "basculer dans le complotisme" au cours de l’épidémie de Covid-19. Comme des centaines d'autres personnes, cette fonctionnaire territoriale à Bordeaux a répondu à l'appel à témoignages lancé par franceinfo. Elle confie son désarroi. "J'ai perdu ma mère. Je ne sais plus qui elle est. C'est une inconnue qui me cache des choses. Ça m'effraie. C'est irréel."

La mère de Delphine est convaincue que le virus a été créé sciemment et que les tests de dépistage servent à inoculer la maladie. "J'ai fait tester mon fils, parce qu'il était cas contact, mais je lui ai interdit d'en parler à sa grand-mère. On en est là." Christine conseille à sa fille de faire des stocks de boîtes de conserve. Elle a même retiré son argent de son compte en banque, sûre que l'effondrement du système économique va suivre la crise sanitaire. "Je me demande où ça s'arrêtera", dit sa fille.

Delphine, elle, se force à maintenir le lien avec sa mère. Mais leur relation n'est "plus du tout naturelle". "On est en train de réfléchir à quels sujets on va pouvoir aborder à Noël. On a été obligés de lui annoncer qu'on allait venir tous avec des masques. On lui a dit : 'On vient comme ça ou on ne vient pas.' On va tous faire semblant."

"Ça nous bouffe"

Delphine voit sa mère sombrer et se sent "impuissante", "démunie". "J'ai passé des heures au téléphone à essayer de lui faire comprendre. Je me suis forcée à regarder ses vidéos. C'est du lavage de cerveau. Ça me rend malade. On lui a fourni des documents, on lui a envoyé des liens... Rien ne marche. Elle ne retient que les infos qui vont dans son sens." 

"On s'est énormément disputées. J'ai passé des soirées à pleurer. C'est un vrai mal-être pour toute la famille. Ça nous bouffe." Delphine, qui s'est rendue compte récemment de "tout ce que peut ingurgiter" sa mère, continue de batailler. "Je lui ai dit : 'Tu le sais que Facebook ne te montre que ce que tu as envie de voir. C'est un autre monde qui t'a été façonné. Tu es prise au piège. Il faut que tu exerces ton esprit critique.'" En vain. "Elle a découvert internet sur le tard. Elle ne maîtrise pas bien. Pourtant, elle y passe son temps. Elle relaie tout ce qu'elle voit." Pour sa fille, Christine n'a "plus de bon sens", "plus de recul".

À Pau, Théo fait le même constat avec "une grande tristesse". Cet étudiant en droit de 20 ans a "perdu une amie". Celle-ci s'est "prise de passion" pour la crise sanitaire, jusqu'à "sombrer dans le conspirationnisme". Au point que le film Hold-up devenu l'unique sujet de conversation. Mais le terrain d'entente est impossible entre les deux amis de fac. Théo dit avoir "fait de [son] mieux pour essayer de la raisonner, pour lui rappeler comment elle exerçait son esprit critique, avant". "Ça n'a pas marché." Il a laissé tomber. "Ce qui me chagrine, c'est de voir à quel point elle a sombré. Son esprit critique a complètement disparu et elle s'est réfugiée derrière un discours pré-construit."

"Une dérive sectaire"

Delphine compare cette "épouvantable" trajectoire suivie par sa mère, "toute seule derrière son écran d'ordinateur", à "une dérive sectaire". "Le discours complotiste s'est greffé sur des problèmes qu'elle n'avait pas réglés dans sa vie. Tout ça s'est cristallisé et exacerbé." La fille ne parvient pas à enrayer la spirale infernale qui emporte sa mère. "Elle est dans un mal-être encore pire, parce que ça entretient sa peur, sa haine." "Elle a une construction du monde qui n'est pas celle du monde réel."

"Pour moi, elle est partie et elle ne reviendra pas. Ce qui m'inquiète, c'est que je ne sais pas jusqu'où elle peut aller." Delphine en vient à ne plus faire confiance à sa propre mère. "A un moment, je lui ai même dit : 'Je ne te donnerai plus les enfants à garder'."  Bien qu'horrifiée, elle parvient encore à la comprendre. "Au début, elle a eu très peur de la Covid. Elle s'est mise à regarder pas mal de choses sur internet et à partir vers des sites clairement complotistes. Ça vient la conforter. Elle a l'impression d'exister, de faire quelque chose, d'être importante, parce qu'elle, elle a la vérité, et nous, on ne sait rien, on ne comprend pas." 

Delphine n'est "pas sûre" cependant que la fin de l'épidémie donne un coup d'arrêt au succès des théories du complot. "Le complotisme a de beaux jours devant lui. Ce discours s'adapte à tout. Il fait des dégâts considérables. Ça démolit des vies. Ça m'effraie plus que la Covid."

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
Bonjour, c'est génial merci ;) au plaisir de vous voir.
Répondre