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Publié par Fred Desk

Les Éparges, 15 juin 2020, photo Fred Descoubes.

Les Éparges, 15 juin 2020, photo Fred Descoubes.

S3 E13

 

"On dit que nous faisons la guerre : et c'est vrai que nous l'avons faite. Cela n'a pas duré longtemps. Presque tout de suite, c'est elle qui nous a pris, et conduits nous ne savons vers où." Aujourd'hui, on célèbre l'Armistice de 1918 en France, comme chaque année. C'est avant tout un jour férié, pour se reposer au milieu de la semaine. En Chine, c'est la journée "mondiale" des célibataires. 11/11, le 1 comme un symbole de l'individualité dans la multitude, ou plutôt de la solitude. Celle de centaines de milliers de soldats du peuple englués dans des tentacules, celles des tranchées du front du Grand Est ou celles des banlieues de mégalopoles chinoises. C'est ce vertige de l'âme que décrit Maurice Genevoix dans "Ceux de 14", qui rassemble cinq récits de guerre (Sous Verdun, Nuits de guerre, Au seuil des guitounes, La Boue, Les Éparges) écrits entre 1916 et 1923. L'hommage aux frères d'armes Poilus est tellement humain, réel, lucide, intime, sensible, émouvant, bouleversant, que l'oeuvre et son auteur sont devenus des monuments de la littérature.

 

"Quel sens ? Tout cela n'a pas de sens."

À la lecture du dernier des carnets, du nom d'un minuscule village lorrain perdu entre Côtes de Meuse et Plaine de la Woëvre, où un buste de l'écrivain est adossé à la mairie, j'ai touché des yeux et de l'esprit ce qu'a pu y vivre mon grand-père survivant, "écoeuré et saoul d'horreur", tout comme Genevoix. Aux disparus : "Combien de vos gestes passés aurai-je perdus, chaque demain, et de vos paroles vivantes, et de tout ce qui était vous ? Il ne me reste plus que moi, et l'image de vous que vous m'avez donnée. Presque rien : trois sourires sur une toute petite photo, un vivant entre deux morts, la main posée sur leur épaule. Ils clignent des yeux, tous les trois, à cause du soleil printanier. Mais du soleil, sur la petite photo grise, que reste-t-il ?" Ou encore : "Les jeunes hommes de mon âge ont été confrontés à une épreuve dont la tension et la durée ont fait une monstruosité. Pas un de ceux qui lui ont survécu dont la survie n'en ait été changée. Je suis l'un d'eux."

 

Dans une trop stricte intimité, liée non seulement à la crise sanitaire et autres actualités, mais aussi à une large indifférence polie, le temps ne faisant rien à l'affaire, Genevoix et avec lui tous ses compagnons d'absurde infortune sont entrés ce jour au Panthéon, à l'occasion du centième anniversaire de l'inhumation du Soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe. Le cercueil est passé entre des cubes de verre contenant chacun une poignée de terre de l'un des 101 départements français. "Ce que nous avons fait, c'est plus qu'on ne pouvait demander à des hommes, et nous l'avons fait." Sur le lieu d'un massacre de la Grande Guerre, la crête des Éparges, la nature si chère à Maurice Genevoix a repris le dessus. C'est tout ce qui nous importe, désormais : le terreau de la paix.

 

FD

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