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Publié par Fred Desk

Le futur vainqueur venu du pays des ours et la foule au col de Marie Blanque
Le futur vainqueur venu du pays des ours et la foule au col de Marie Blanque

Le futur vainqueur venu du pays des ours et la foule au col de Marie Blanque

S2 E 18

La grand-messe annuelle prend fin ce dimanche sur les Champs. Les chiens verts aboient, mais la longue caravane publicitaire passe, coûte que coûte. Crise sanitaire ou pas, l’échappée belle ne pouvait qu’avoir lieu, même avec deux mois de retard. Il ne faut surtout pas toucher au patrimonial Tour de France, dont les audiences ont été curieusement dopées en septembre, peut-être grâce au télétravail ? Les médias de l’immédiat et autres réseaux sociaux se sont empressés de caricaturer les propos de Grégory Doucet, le nouveau maire écologiste de Lyon, en ne retenant que l’exergue de son interview au quotidien régional Le Progrès du 9 septembre : « machiste et polluant ». Cris d’orfraie des commentateurs et consultants, notamment de Vélo Club sur France Télévisions, juges et parties. Les journalistes professionnels de notre média public n’ont pas fait leur travail contradictoire pour informer les téléspectateurs-contribuables, excepté sur les ondes de Radio France. Rappelons le, la société nationale de programme qui gère de la production à la diffusion les activités de la télévision publique en France, est financée non seulement par la contribution à l’audiovisuel public (la fameuse redevance), donc par les Français, mais aussi par la publicité (des « respirations » dixit Alexandre Pasteur, le Robert Chapatte du XXIème siècle). Il se trouve que les annonceurs du grand direct quotidien pendant trois semaines sont les mêmes que les sponsors de l’épreuve (partenaires « majeurs » : LCL, Leclerc, Skoda, Continental, Krys). La boucle est bouclée, coudes serrés et retour sur investissement, France Télévisions est donc le diffuseur officiel d’ASO. Successeur de la Société du Tour de France, Amaury Sport Organisation est organisateur d'événements sportifs, notamment les courses cyclistes Paris-Roubaix, Paris-Nice et Liège-Bastogne-Liège, le Roc d'Azur (VTT), le Dakar, le Marathon de Paris, l'Open de France (golf) et le Tour Voile.

 

Bronca à droite

« Le Tour, c’est tellement plus que la plus grande course cycliste du monde. Le Tour, c’est notre pays ! Taper sur ce qui nous unit n’est pas une erreur, c’est une faute ! », selon Christian Prudhomme, le patron du Tour, macroniste déclaré et ancien journaliste sportif sur... France Télévisions. Il fait écho à Xavier Bertrand, vibrant président droitier des Hauts-le-coeur-de-France : « Le Tour fait la fierté de nos territoires, il est notre patrimoine populaire, un trait d’union entre nous. Comme des millions de Français, j’en suis fier. Cessons de casser ce qui nous unit ! » C’est très émouvant. Pour s'être attaqué à un monument national séculaire, Grégory Doucet subit des attaques répétées, surtout en provenance des conservateurs. Citons le quadra qui grimpe Damien Abad, président du groupe des Républicains à l’Assemblée Nationale : « Le Tour est le dernier grand événement sportif gratuit, populaire et accessible à tous. Il incarne la France des territoires. Alors mesdames et messieurs les maires Verts, arrêtez de stigmatiser bourgeoisement ce qui est une passion française. » Dam, que de clichés ! Mais t’es qui, toi ? « Député et Conseiller départemental de l’Ain, Major de Sciences Po Bordeaux et diplômé de Sciences Po Paris, je suis spécialiste des questions budgétaires et fiscales, j’ai enseigné les finances publiques». En résumé, Abad est un expert en rhétorique politicienne et en pognon, chantre de l’inamovible et incontestable système capitaliste institutionnalisé. Comme le résume Le Midi Libre, « Le Tour, moment de joie nationale collective, a des adeptes innombrables. » Tous désintéressés ? Que nenni ! Le Tour est un gros business bien juteux, il est donc interdit de toucher au grisbi, salope d’écologiste !

 

Le torchon rétrograde et très à droite « Valeurs » (avec « actuelles » écrit à côté en tout petit) soutient explicitement Prudhomme, malgré son nom un peu trop syndical : « Et de rappeler le lien social que la plus grande course cycliste du monde permet d’établir. « Le Tour, c’est tellement plus que la plus grande épreuve cycliste du monde. On sera samedi en Haute-Saône à la Planche de Belles-Filles, 35 % de chômeurs en fond de vallées, des gens qui baissaient la tête et qui la relèvent. Parce qu'ils voient leur village, Plancher-les-Mines, qui est montré dans le monde entier. Grâce au Tour, ils relèvent la tête. Ils sont fiers ! Ils font le contraire du champion de cyclisme « baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur ». », rappelle-t-il avec une certaine émotion. » Fermez les guillemets. Oui, alors ce n’est pas 35 %, c’est 15 (source France Inter) et l’éphémère passage du Tour ne leur donnera pas un boulot pérenne pour autant. Quant à la récupération démagogique et condescendante d’un jour en faveur des bouseux de coins aux noms et paysages pittoresques, le tout avant de rentrer faire les comptes à Paris, cela donne envie de rire jaune.

 

Florilège de réactions amusantes : Stanislas Guérini, délégué général de La République en marche, voit « une vision trop idéologisée » des écologistes. « J’ai un petit peu peur des visions de la société qui trouvent que rien n’est jamais assez pur, qui veulent revenir sur tout ». Ceci s’appelle juste du progressisme, Stan ! Le vétéran Collomb est juste mauvais perdant : « À Lyon, avec la nouvelle équipe municipale, la ville ne sera plus à la fête. Le Tour de France est un premier exemple. » Eric Woerth, député LR de l’Oise, président de la commission des finances à l’Assemblée nationale et repris de justice blanchi comme neige au soleil : « Il y a toujours des gens qui disent n’importe quoi. Le Tour de France est un patrimoine sportif, c’est beaucoup de choses. C’est une drôle d’idée, cette attaque contre le vélo est un peu surprenante. » Agnès Marion, candidate RN aux municipales lyonnaises, cite l’écrivain cycliste de droite Antoine Blondin : « Le Tour de France est une épreuve de surface qui plonge ses racines dans les grandes profondeurs. » Oui, d’accord, belle image, et alors ? Au suivant ! Sarkozy, cycliste anonyme du dimanche : « Jamais je n’aurais imaginé que l’on attaquerait ces gens-là, qu’on les mépriserait en les traitant de pollueurs et de machistes. C’est ça la régression. » Le pompon est décerné au député LR des Alpes-Maritimes Eric Ciotti : « Laissez donc le Tour de France tranquille ! Voici le vrai visage de l’extrême gauche la plus sectaire et bête du monde qui a pris de grandes villes sous un masque écologiste. » Rappelons à ce crétin des Alpes que les Verts sont des réformistes et que leur révolution est avant tout celle des idées reçues ! Comme le résume Benjamin Badouard, élu EELV à la métropole lyonnaise, « au-delà de ce titre d’article, Grégory Doucet revendique clairement que le Tour, comme toute autre activité événementielle, doit se réinventer pour répondre aux enjeux climatiques et sociétaux. Quel est le problème à cela ? »

 

Le vert dans le fruit

Mais que dit exactement et en sus de trois mots sortis de leur contexte l’édile de la capitale des Gaules ? « Plusieurs points me dérangent. D'abord, le Tour de France continue à véhiculer une image machiste du sport. Quand on défend les valeurs du sport, on défend l'égalité femmes-hommes. Il devrait y avoir un Tour de France féminin depuis longtemps. C'est la dernière épreuve d'envergure à ne pas avoir franchi le pas. Il n’y a pas d’argument pour l’entendre, surtout ici, dans la ville de l’OL féminin qui démontre que le sport féminin de haut niveau n’a rien à envier au sport masculin de haut niveau. » Lyon a reçu, il y a quelques semaines, le Tour de France féminin non-officiel. Ses élus savent de quoi ils parlent, même si comme le rappelle Prudhomme, « le Tour de France féminin a existé », dans de rares déclinaisons peu médiatisées et avec de nombreux aléas. La raison principale de son abandon est qu’elle est « contraignante sur le plan économique » (Jean-Marie Leblanc, ancien directeur du Tour). En clair, l’épreuve n’est pas rentable ! Or, le Giro féminin existe depuis trente ans chez nos voisins transalpins. La parole est à Prudhomme, avocat de la défense : « C’est impossible d’organiser une autre épreuve pendant le Tour. Nous travaillons sur une version féminine d’une grande course par étapes pour 2022. Nous aurions aimé la mettre en place en 2021, sauf que le Covid est passé par là. Les Jeux Olympiques déplacés après le Tour font que les meilleures concurrentes ne seront pas là. » Il a bon dos, le virus ! En attendant, le Paris-Roubaix au féminin devrait avoir lieu cet automne, après la course des hommes, il aura valeur de test. Pas de quoi lancer un pavé rhodanien dans la mare ? Si, car de tous temps, les lanceurs d’alerte éclairent la société, autrement qu’à la lampe à huile, faisant évoluer les mœurs et les pratiques. La preuve : cette année, les deux hôtesses du podium ont été remplacées par un duo paritaire qui garde ses distances avec les coureurs. Encore mieux, il n’est plus question de laisser traîner le rouge à lèvres sur les joues du vainqueur, pour cause de Covid. Qu’elle le veuille ou non (« à l’insu de son plein gré »), la France est en marche et elle avance !

 

Les autres arguments de Doucet sont encore moins contestables pour qui prend un peu de recul : « Le Tour n'est pas écoresponsable. Combien de véhicules à moteur thermique circulent pour faire courir ces coureurs à vélo ? Combien de déchets engendrés ? Tous les petits objets, les goodies, les machins qui sont jetés par la caravane doivent maintenant être repensés pour être durables ou ne pas être jetés du tout. Il n’est plus acceptable aujourd’hui d’avoir des grandes manifestations sportives dont la première priorité n’est pas de se poser la question de leur empreinte. Inéos, la plus grosse entreprise qui a investi dans les hydrocarbures sur la planète, ou Total, qui n'a pas vraiment compris que la France était à l'initiative des Accords de Paris (NDLR : sur le changement climatique), en train de se refaire une image à coup de green-washing (NDLR : éco-blanchiment), je me dis que ce n'est pas possible. Je veux des garanties que les événements que l'on accueille dans notre ville se montrent responsables à l'égard de la planète. Tant que l'on n'aura pas creusé ce sujet-là, le dossier ne va pas revenir sur ma table. » À l'avenir, pour être autorisées à se dérouler dans la capitale des Gaules, les manifestations sportives devront donc récrire leur cahier des charges et se montrer exemplaires sur le plan de l'éco-responsabilité et de l'égalité femmes-hommes.

 

Piqué au vif, l’organisateur en chef a répondu en direct sur le podium grenoblois à Éric Piolle, son maire écolo stoïque, venu au soutien du Lyonnais en plaçant simplement le Tour devant ses défis : « dimension du sport féminin et place de la femme », « gestion des déchets problématique dans les territoires de montagne », « émissions de gaz à effet de serre » : « Peut être que nous n'avançons pas assez vite dans certains domaines, mais nous travaillons. Savez-vous qu'au Mont Aigoual (NDLR : dans le Gard) par exemple, nous avons installé des filets pour empêcher la divagation des gens, que tout est fait en collaboration parce que nous parlons aux gens. Et je pense que toute solution est possible partout. On peut tous s'améliorer, la ville de Grenoble, nous, le Tour de France, ASO, vous individuellement et collectivement, mais seule la discussion avant de parler aux médias peut aider. C’est juste du bon sens. » Tant qu’il y était, il aurait pu dire que si par chance (et pour 600 000 € !), la course passe près de chez vous, la circulation est interdite pendant plusieurs heures, il y a donc gain de CO2. Pas touche, j’ai dit ! Il se trouve que votre serviteur, dont le fils est licencié au Club Athlétique glais section Cyclisme, assiste depuis trois ans à une étape du Tour dans les Pyrénées. Le vélo ne me fascine pas outre mesure, mais j’adore les étapes de montagne, il s’y passe toujours quelque chose au niveau sportif dans des paysages grandioses (Ah ! le Tourmalet ou l’Izoard !). Le terrain contredit la communication d’ASO et de son patron. Cette année, nous étions au passage du barnum du Tour au Col de Marie Blanque, entre vallées d’Aspe et d’Ossau.

 

In situ

« Le Tour est engagé depuis plusieurs années maintenant dans une démarche environnementale. Nous avons pour la première fois cette année des voitures hybrides (NDLR : une quarantaine), dont toutes les voitures rouges de direction, des voitures électriques dans la caravane (NDLR : seulement trois véhicules sur les 110 au lieu des 160 habituelles avant Covid). Il y aura aussi des tests au GPL pour les camions dans les dernières étapes pour voir si cela peut fonctionner pour les années suivantes (NDLR : en attendant, la noria des poids lourds et utilitaires prestataires roule toujours au gasoil). Les plastiques qui emballaient les t-shirts autrefois n’existent plus (NDLR : affirmation fausse), le seul plastique qui existe aujourd’hui est autour des déchets alimentaires pour des raisons sanitaires évidentes (NDLR : les emballages en plastique sont toujours bien présents autour des 18 à 20 millions d’objets fabriqués majoritairement en Chine). On peut nous reprocher de ne pas aller assez vite (NDLR : merci, c’est bien le cas), mais certainement pas de ne rien faire. » Cela n’autorise pas à affirmer n’importe quoi pour se justifier, Cricri. « Quand on a 18 millions de goodies distribués, c’est une pollution plastique assez faramineuse », commente l’adjoint lyonnais de la mobilité, de la logistique urbaine et des espaces publics, Valentin Lugenstrass. CQFD !

 

L’organisateur prétend avoir augmenté les zones de collectes de déchets. Auparavant, la collecte des déchets se limitait aux zones de ravitaillement. Aujourd'hui, 126 zones de délestage jalonnent le parcours entre Nice et Paris. Tous les 30-40 km, les coureurs peuvent ainsi vider leurs poches des emballages de gels, des barres protéinées et aussi jeter leurs bidons vides. Ce qu’ils ne font pas ou peu, lâchant presque tout par dessus bord, comme jadis. Le règlement des épreuves cyclistes interdit les abandons de bidons au bord des routes. Les amendes ont été augmentées en 2019 par l'UCI (Union cycliste internationale) et varient entre 176 et 881€. Tant que les sanctions seront en francs suisses et pas en minutes au classement, la plupart des coureurs s’en foutront éperdument. Avec le Covid, l'interdiction d'offrir (comme il est de coutume) aux spectateurs les bidons vides, en les jetant dans leur direction, est formelle. En matant les coureurs à la télé qui les balancent n’importe où, on est vachement rassuré. Traditionnellement, les coureurs peuvent se ravitailler en eau entre les 30 premiers kilomètres et les 20 derniers kilomètres sauf cas particulier (notamment fortes chaleurs). Le jet de bidons est autorisé uniquement dans les zones de collecte et les zones de ravitaillement. Entre les deux, les bidons vides doivent être remis aux voitures des équipes, mais aussi aux autres véhicules de la course, ou aux deux motos dites « fraîcheur » chargées de ravitailler les coureurs. Tu n’as qu’à le croire, mais alors ferme bien les petits pois !

 

Le parcours de l'édition 2020 traverse 102 zones Natura 2000. Il paraît que les organisateurs de l'épreuve sportive travaillent avec le cabinet spécialisé Biotope, qui réalise systématiquement des études d'incidences. Sur les sites qui mènent au Puy Mary, par exemple, des brigades éco-responsables (et donc bénévoles) sont venues aider les équipes du Tour. Selon le directeur du Tour de France, après leur passage, le parc des Cévennes les a remerciés pour leur bonne tenue, ce qui avait été également le cas du parc de la Vanoise l'an dernier. Le parc des Pyrénées ne devrait pas leur emboiter le pas, au vu des immondices jonchant les bas-côtés en redescendant à pied la D294 après l'étape. L’empreinte carbone des 5000 personnes qui de près ou de loin participent à l’organisation de chaque étape du Tour est impressionnante. Est-il nécessaire que les employés de la caravane soient si nombreux et si peu soucieux de l’endroit où ils jettent négligemment les goodies en pâture au public ? Certains objets échouent dans les ravins et les sapins, où personne ne viendra les chercher à Noël (big up à Pierre Hurmic), souillant définitivement la nature. Prudhomme pourrait là-aussi installer des filets pour éviter un tel gâchis ! Et c’est sans compter le comportement consumériste et irrespectueux des milliers de spectateurs amassés au bord des routes, se délestant au même titre que les coureurs pour voyager léger, sans regard ni égard pour l’environnement. En dépit des mesures sanitaires, la foule, composée majoritairement de Français et d’Espagnols, était bien au rendez-vous cette année, par exemple sur les 7 kilomètres de l’ascension de Marie Blanque, loin d’être le plus célèbre col des Pyrénées. Quant aux quatre hélicoptères civils qui se suivaient au passage au sommet avant l’arrivée des coureurs, avant un autre hélico filmant la course, on se demande bien quelle était leur utilité réelle et si cette nuisance est vraiment indispensable dans des espaces protégés. Les marmottes, soudainement rendues au grand silence des cimes, se remettent-elles d’une telle pollution sonore et atmosphérique ?

 

Comme le souligne le bien nommé Progrès de Lyon, le Tour de France est une compétition complètement dépassée et n’est pas à la hauteur des enjeux de société qui préoccupent nos contemporains. « Nous sommes dans une démarche d'amélioration », dit Prudhomme. Chiche, laissez donc les spécialistes vous aider à faire votre aggiornamento afin de ne pas finir à la ramasse dans le gruppetto des engagements pour les générations futures. À la consommation de masse, nous n’avons pas d’autre choix que de privilégier la consommaction pour protéger la planète, cela exige un esprit ouvert et critique, ainsi qu’une vision distanciée. Le « taisez-vous et circulez, y’a rien à voir » de Prudhomme et consorts grégaires n’est pas prêt de faire endosser à l’équipe de la Grande Boucle le très convoité maillot vert. Cela se mérite, debout sur les pédales !

FD

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Sab 12/10/2020 12:14

Encore ! A quand le prochain post ? ? !

Fred Desk 14/10/2020 14:12

Le voili !