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Publié par Fred Desk

Des pieds et des mains
Des pieds et des mains

S2 E 17

En septembre, c’est aussi la rentrée du spectacle du sport professionnel dans les stades, avec des restrictions et en sursis, crise du coronavirus obligeEn compagnie de Marseille et de la Guadeloupe, la région bordelaise est en zone rouge écarlate, sous la haute surveillance de Madame la préfète, mandatée par le Premier ministre pour « proposer des mesures » à l’issue du week end. Il va y avoir du sport à huis-clos ! En attendant le verdict des autorités, la fin de semaine a permis de faire une comparaison entre les deux enceintes dévolues aux Girondins et aux UBB boys, avec une jauge réduite à 5000 spectateurs abonnés et partenaires des clubs (lundi, elle a été abaissée à 1000 personnes). Sésame, ouvre-toi ou j’enfonce la porte.

Vendredi soir, c’était Bordeaux contre Lyon au Matmut Atlantique. Renonçant à la longue traversée de la ville en tram et à l’écologie nucléaire, je prends la voiture hybride climatisée et remonte les quais en écoutant le footballeur Bob Marley. Il fait chaud comme à Kingston, les jeunes ont investi les pelouses entre parc des sports Saint-Michel et quai des Chartrons. On dirait le Sud ! C’est relâche totale pour le masque et la distanciation sociale (NDLR : depuis lundi, les regroupements de plus de 10 personnes sont interdits). Face à Cap Sciences, on fait la queue sur le trottoir pour accéder au Roof, café associatif éphémère perché au huitième étage sur une terrasse avec vue imprenable sur la Garonne. Cet été, cest ze place to be. Tout là-haut, on devine projecteurs colorés, écran géant, musique forte et longue chevelure soignée juchée sur un mange-debout.

Zones vertes

L’ambiance est plus feutrée en arrivant à Bordeaux-Lac, malgré l’imminence du coup d’envoi. On entend le speaker s’époumoner en vain et les échos de « Highway to Hell ». Les Gones sont censés prendre peur face à la mise en scène électrique et hostile. Pendant que les joueurs s’apprêtent à entrer dans l’arène, il faut traverser l’immense parvis sombre et désert, contourner le vaisseau fantôme pour rejoindre la porte d’accès, faire l’ascension des étroites marches du raide et interminable escalier qui mène aux gradins, reprendre son souffle devant un stadier qui s’inquiète pour votre santé. Le match a déjà commencé en pleine lumière, sur un gazon si beau qu’on dirait qu’il est faux. Les travées encore plus clairsemées que d’habitude montent si haut et les sons résonnent tellement qu’on se croirait dans un gymnase démesuré. Les ultras du virage sud, volontairement amassés dans un cluster en puissance, délaissent rapidement le soutien aux locaux dominés pour se tourner vers la tribune présidentielle : « Longuépée ! Démission ! », éructent-ils en choeur à l’endroit de l’employé fusible du propriétaire du club, King Street, un fonds d’investissement américain. Le sport est un business mondialisé, avant tout. La preuve, des publicités en coréen pour un diffuseur télévisuel international ont fait leur apparition sur le bord du terrain bordeluche.

On entend les joueurs s’invectiver, les spectateurs sifflent, un des nôtres s’est écroulé à l’entrée de la surface. Lui et sa coiffure improbable se redressent bien vite, l’arbitre étant inflexible, faisant des gestes de bas en haut (relève-toi) pendant que les adversaires en font de haut en bas (tu as plongé). Langage du corps toujours, la tête de gondole hollandaise Memphis Depay, sans doute tatouée jusqu’aux extrémités, navigue entre tentation de Barcelone et conscience professionnelle. Il faut bien le jouer, cet obscur match si proche et si éloigné des feux de la rampe européenne. Les connaisseurs apprécieront l’analyse. Sans transition, il n’y a ni bar ni restauration pour cause de risque de contamination. Des jeunes un peu intimidés se trimballent avec leurs lourdes glacières dans les tribunes pour sustenter les bouches masquées. Je n’ai pas soif, juste envie de retrouver la saveur des grandes heures de Giresse ou de Zizou sous le maillot au scapulaire. Las ! Le monde d’après manque de relief. On ne peut même plus insulter les adversaires. Aux « Lyonnais, on t’enc... », une annonce sur grand écran répond : « Chers supporters, nous vous rappelons que les chants vulgaires sont interdits dans le stade, merci de respecter cette règle ». Sifflets offusqués en retour, et nouvelle pénétration postérieure potentielle pour les Rhodaniens. Le reste n’est qu’anecdotique : un match nul et vierge, pas de but pour se défouler et se bisouquer sans retenue, on rentre à la maison, un peu perplexe, voire frustré, mais amusé par cette sortie frileuse chez les manchots.

Essais comparatifs

Deux stades, deux ambiances : le lendemain après-midi, direction le Parc Lescure (il paraît qu’il faut appeler ce lieu du nom composé d’un antique édile, je m’y refuse), pour le premier match à domicile des rugbymen bordelo-béglais, privés de phases finales par de vils pangolins alors qu’ils caracolaient en tête du Top 14. « Vous êtes nos champions », se console dans le virage sud originel une écriture maladroite sur un vieux drap déchiré. L’organisation écoule le stock de drapeaux de la saison passée tronquée. Les tribunes sont clairsemées, une fois n’est pas coutume. Avant la pandémie, le vieux stade et même le nouveau affichaient souvent complets pour l’ovalie, quand le ballon rond enregistrait des affluences faméliques. Les temps ont bien changé depuis le siècle dernier, mais le coeur de Bordeaux la sportive bat encore au coeur de la cité et son âme supportrice réside toujours dans l’ancien stade à taille humaine, où rodent les souvenirs d'antan : l’arrivée du Tour sur le vélodrome, les frères Gallice ou les arrêts de Dominique Dropsy et autres relances de Marius Trésor, la finale landaise du championnat de France de rugby entre Dax et Mont-de-Marsan en 63, la liste est loin d’être exhaustive. Lescure a tout vu et tout entendu, même Johnny en concert. Ici, la sonorisation crachouille la même playlist de tubes anglo-saxons avariés qu’au nouveau stade, mais la buvette est largement ouverte. Je décide de quitter les gradins défraîchis pour prendre une bière. Convivialité, un stadier m’interpelle : « C’est dangereux de descendre les escaliers avec les mains dans les poches ! » Je réponds avec le même accent gascon : « Ouais, la marche est haute ! » On rigole de nos blagues, satisfaits de nous-mêmes et de cette complicité retrouvée. Chacun reprend ses marques dans l’antre familière. La tribune de face cuit face au soleil de l’été indien, il fait 30 degrés à l’ombre. On se dit qu’au moins, ici, il ne devrait pas y avoir zéro à zéro.

Les joueurs du cru s’échauffent en troupeau et transpirent comme des bêtes de somme. Quant aux Brivistes, qui labourent l’autre bout du pré, on leur promet de rentrer au pays des cèpes avec une bonne frottée à l’ail. Tout le staff bordelais a le masque lie de vin logoté croissants de lune. « Kirikou » Heini Adams l’arbore aussi. L’ex-demi de mêlée devenu entraîneur des skills (les gestes techniques) balance ses dreads et donne des consignes en franco-afrikaner. Depuis sa retraite, il mange bien à la cantine de Musard, ou alors au Macdo, qui malheureusement habille les ramasseurs de ballons, faute de goût. À dix minutes du coup d’envoi, il y a déjà davantage d’ambiance que chez les Gironflons. « UBB, allez, allez, allez ! », on ressent le plaisir de se retrouver six mois après la fermeture, les frissons au moment de l’entrée des gladiateurs, l’enthousiasme qui fait tomber les masques. « Au moins, ils attraperont pas le covid du menton ! », dixit Dominique, éternel abonné en tribune d’honneur. Tout serait exactement comme avant, avec ces vieilles pissotières qui puent toujours autant, nonobstant des pisseuses chargées d’« accueil » en gilet orange qui osent me demander gentiment mais fermement de remettre le masque. Je m’exécute en grommelant, oui mais je bois ma cervoise, et mes voisins sont à dix mètres. Bon, ok, mais entre deux gorgées, alors. Manifestement, on dérange les pigeons du stade qui avaient pris leurs quartiers pendant la belle saison sans humains. Un Corrézien, surexcité à l’idée de voir son équipe de filous faire le hold up, réclame un hors-jeu imaginaire. Je souris ostensiblement, mais il ne le voit pas, c’est trop difficile de chambrer sous le masque. Résultat final : 25 à 20, deux essais à un, honneur sauf pour locaux et visiteurs, qui se saluent chaleureusement devant nous, comme s'ils ne s'étaient pas rencontrés pendant quatre-vingt minutes. Un vrai match de reprise, avec ses maladresses, son concours de pénalités et le sifflet strident du corps arbitral copieusement contesté. « Quel chef de gare, celui-ci ! » C'est comme un écho venu de l’autre stade, directement par les boulevards, sans passer par la case bonne foi. Une autre bière avec les copains pour commenter et surtout plaisanter sur les actions phares de la partie, nous prenons congé et je rentre chez moi en vélo sur ces mêmes bons vieux boulevards, en sportif de fin de semaine. Dimanche, c’est repos : au programme, le Tour, foot et rugby en distanciel et sans risque pour la santé. Autrement dit, télé sur canapé. Au final, ce sont les footeux du classique parigo-marseillais qui se mettent des baffes. Le monde ne tourne vraiment pas rond, en ce moment.

FD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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