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Publié par Fred Desk

Mucem, Marseille

Mucem, Marseille

S2 E 16

 

Hier, ma vieille voisine est montée au ciel. C’est une autre voisine qui me l’a appris sur le trottoir alors que les cloches sonnaient midi au Sacré Coeur de Bordeaux-Sud. Choc et tristesse, comme à chaque fois qu’un être cher s’en va. Lucette est partie vers d’autres cieux, à 86 ans, à peu près l’âge de ma mère à son décès. Elle avait le même sourire fatigué des tempêtes de la vie, mais encore du courage pour endurer. Nous avions appris à mieux nous connaître pendant le confinement : je lui rendais de menus services, petites courses, déblocage de téléphone et ramassage de mari par terre. De nos petites discussions sur le pas de la porte était née une cordialité complice. Elle me parlait de son petit-fils prénommé Nino, comme mon fils. Il était loin, elle ne pouvait pas aller l’embrasser, accaparée par son époux impotent et sourd, le corps usé jusqu’à la corde, mais toujours bien vivant et particulièrement emmerdant. Un vrai boulet, même si ce n’était jamais verbalisé. Elle portait sa croix. Ils étaient pieux, on entendait les chants de la messe du dimanche à la télé, le volume à fond, les gémissements de ma bande à Marley ne parvenant pas à couvrir la joie béate de leurs apôtres. Elle a trépassé avant lui, sans doute de lassitude. Je la voyais moins depuis le déconfinement frénétique et le retour aux affaires des actifs. Quand je lui demandais des nouvelles, elle me disait qu’elle n’avait pas le moral. En un chaud et éprouvant mois de juillet, un cancer fulgurant l’a conduite à la proche maison de santé protestante de Bagatelle, où elle s’est éteinte la veille de l’Assomption de la Vierge Sainte-Marie. Cela ressemble à un suicide de la foi, c’est le pancréas qui a lâché, elle avait trop les glandes, la mamie. Les retombées de la tension covidienne, la peur constante de mourir, le retour de la canicule, l’épuisement moral de la femme bonne. La paroisse Sainte-Geneviève de Nansouty priera pour elle la semaine prochaine, lorsque les descendants auront réglé les détails post-mortem. Le vieux ne pourra pas rester seul dans la maison vide à étage, identique à la mienne, en non rénovée. Il sera placé au rancart en ehpad, la baraque sera vendue, je ne pourrai pas l’acheter pour agrandir la mienne et mes côtés cour et jardin. Un couple de parigos saisira l’aubaine si près de l’intra-muros et de la gare, reaménagera tout du sol au plafond à grands fracas, faisant disparaître les ultimes traces d’existence de ces vieux Bordeluches oubliés, de cette vie sédentaire et croyante. Croire en quoi ? C’est décourageant, l’entraide. Les personnes fragiles trouvent le moyen de mourir après la bataille, rétrospectivement. Leurs enfants invisibles pendant la crise passeront sans un regard devant le voisin inconnu, récupèreront quelques souvenirs et la succession immobilière, avant de refermer définitivement la porte du 41 de ma rue. Moins deux, ça fait 39, c’est chez moi, vivement que mes enfants reviennent pour augmenter la vie du quartier. Ne croire qu’au présent qui nous unit et disparaît éternellement en laissant si peu de souvenirs et encore moins de leçons. À Dieu, Lulu, Fare Thee Well in Heaven.

 

FD

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