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Publié par Fred Desk

Le Tour de Gironde en 100 km à vol d’oiseau

S2E1

 

 

Première étape

 

Départ à 8h30 vers l’ouest dans le véhicule hybride. Température fraîche pour la saison, 9 degrés. Ce matin, on croise davantage de voitures dans les rues de Bordeaux. Il y a plus de piétons aussi, masqués pour la plupart. Le ciel est gris, pas de pluie, mais pas de soleil. Au Pont de la Maye, le tabac-presse vend des masques de tous types. La rocade est fluide, mais le monde s’est déconfiné. Un panneau lumineux de Bison futé prévient que l’accès à l’Espagne est règlementé. J’écoute Radio Nova, Ain’t No Mountain High Enough, de Marvin Gaye et Tammi Terrell, en 1967, âge d’or de la Motown de Detroit. En face, c’est le retour des camions de l’Espagne, il n’a pas été décidé pendant le confinement de les mettre enfin sur des trains. Un timide rayon se risque à la hauteur de Cestas et une moto des douanes me dépasse. Un renard roux écrasé sur la bande d’arrêt d’urgence est surmonté d’un noir corbeau. Nous roulons à 100 kilomètres par heure, pas pressés. Le parc d’activités du Pot au Pin s’est agrandi pendant la trêve, surtout du côté de Saucats. Les représentants de commerce sont toujours aussi dangereux, ils vous collent au cul comme des suceurs de roues. Le maïs est sorti, ses pousses sont d’un vert très clair, illuminés par des fleurs de genêts qui jalonnent le parcours rectiligne. Un camion blanc encadré par des forces de gendarmerie à gyrophares arrive du sud, un transport de marchandises précieuses, peut-être des masques jetables.

 

À la sortie Marcheprime, les fossés sont pleins, la lande est marécageuse, certaines voies sont inondées. La route est barrée, le tunnel sous la gare étant rempli de toute l’eau tombée ces derniers jours. Je prends la direction de Lacanau de Mios et emprunte la route de la Moulasse, au son de Ty, un rappeur anglo-nigérian décédé ce week end. Il chantait « Wait a minute », rest in peace et vive le métissage. Un troupeau de chèvres échappé de l’enclos inonde la chaussée, à peine plus loin c’est une rivière qui coule sur la route. Je descends, on se demande entre automobilistes soudainement familiers si « ça passe ». Les pompiers arrivent, « ça ne passe pas ». Des locaux en quatre roues motrices passent quand même et font des vagues. Je prends une vidéo en direct que je partage sur le réseau fesse de bouc. Pour les berlines, c’est demi-tour vers Biganos, mais la bretelle de l’autoroute d’Arcachon est fermée, l’Eyga (déformation de l’aygue, l’eau), affluent de l’Eyre, est sorti de son lit. Nous sommes obligés de faire un détour du côté du parc ornithologique du Teich. « Bouchon, soyez prudents » dit un nouveau panneau en travers de la quatre-voies. Pourtant, ce n’est pas le week end prochain, quand le feu vert pour les plages provoquera des embouteillages monstres.

 

Zone humide

 

J’achète une bouteille de Graves dans un super U où je suis le seul à ne pas porter de masque et je prolonge mon itinéraire jusqu’à Gujan, afin de trouver un scrabble pour ma sœur aînée. La bruine s’invite, il fait dix degrés. Je ne savais pas qu’il y avait des bus de ville dans ces contrées, il est vrai qu’elles sont désormais la grande banlieue de Bordeaux. Notre Californie. Rien au centre commercial « Grand Large », on me dit que je trouverai à King Jouet à La Teste de Buch. Je repars, et effectivement, ça bouchonne grave à hauteur d’Aqualand. Les travaux « d’amélioration de la desserte sud du Bassin d’Arcachon » sont prévus jusqu’en 2021. Samedi, ici, ce sera porte nawak. Je vois le petit Cultura de la station balnéaire et son slogan « où l’esprit jubile », c’est une incitation, je m’arrête sur le parking en partie sous l’eau. Pour la première fois, je vais porter un masque, pas de plongée, celui en tissu, offert par Nico, le maire de Bordeaux. J’ai l’impression d’étouffer, mais je déniche le dernier scrabble accessible avant la Dune. C’est déjà la fin de matinée, ça circule entre les villages du tour du Bassin. « Lively up yourself », j’écoute un vieux disque de Marley. Je délaisse les jolis ports à gauche et le domaine de Certes et Graveyron aux allures d’Oléron, de Ré ou de Guérande. La route s’assèche et le chien met la truffe à la fenêtre.

 

On passe la Plage de Suzette à Cassy, l’affichage municipal d’Andernos-les-Bains est étrange : « Nous devons gagner, restez prudents ». Serait-ce en prévision d’un match de rugby contre les ennemis d’en face, les Testerins, ou pire, versus les sauvages du Rugby Club de Lège-Cap Ferret ? Je ne le saurai pas, à moins d’acheter la Dépêche du Bassin, hebdomadaire très local. Je ne prends pas la route qui mène au havre de Saint-Brice, car midi sonne à Arès. Nous faisons un saut au cul-de-sac de Bertic à Claouey, Teddy pisse contre un pin, je choisis un mimosa. La plage est encore interdite, c’est calme, avec une odeur familière de forêt après la pluie. J’ai à nouveau treize ans, le temps d’un instant. Nick Cave et ses mauvaises graines nous accompagnent vers Piraillan, où depuis le port, on a l’impression que les rangées de corps-morts, qui commencent à accueillir les hordes de bateaux à moteur hors-bord, atteindront bientôt l’île aux Oiseaux, si ça continue.

 

Back to the roots

 

Nous déjeunons en famille, puis c’est le passage au Canon pour une balade vers le Rancho, c’était le nom d’un bar western improbable au bout de l’avenue de l’Océan, avant la piste cyclable. La forêt est encore inaccessible, le chien ne comprend pas pourquoi nous ne franchissons pas le fragile ruban rouge et blanc qui traverse le chemin. Encore un demi-tour, la promenade nous donne presque chaud. L’automobile nous emmène au bout de la grande impasse qui s’arrête définitivement au Cap. Le terminus du Ferret reste confiné, petit bout du monde plus ou moins civilisé, graal des anciens et nouveaux riches, débarcadaire éphémère des bimbos et des peoples. Heureusement, il y reste de longs sentiers non battus. Je prends celui de la route océane, salue au passage mes vieux et mes amis au cimetière de l’Herbe, rends hommage au Truc Vert et file vers la métropole. Il paraît qu’une vingtaine de « covids », comme on les appelle dorénavant, sont au centre de rééducation cardio-respiratoire de la Pignada à Jane de Boy, pour se refaire une santé après le long périple en TGV médicalisé entre l’Alsace et Pellegrin. Leur dépaysement est total, bons jours chez nous.

 

Teddy fait la sieste à l’arrière, j’en ferais bien autant, je n’ai pas beaucoup dormi la nuit dernière. Sur la route, tout est comme avant, des grosses cylindrées aux couleurs sombres tractent des jet-set-skis au-delà des vitesses autorisées, la maréchaussée se repose après deux mois de contrôles harassants. Je m’endors au volant en me disant confusément que décidément, notre zone est aussi verte qu’un golf à pesticides. L’alarme de sortie de route me sort de la torpeur et je remets les roues dans le droit chemin. Je n’ai plus l’habitude de conduire aussi longtemps. La route est détrempée au Las, nous croisons les « commuters » de Bordeaux qui débauchent et rentrent dans leurs lotissements de Saint-Jean-d’Illac. Deux coucous de Ryanair prennent racine à l’aéroport, des bagnoles surgissent de partout aux ronds-points, la rocade est moche et chargée comme les cieux, je suis fatigué. Sortie Talence Thouars, c’est moins beau que Piquey, mais c’est aussi chez moi. J’ai fait deux-cents bornes. Le tour du département girond ne fait que commencer.

 

FD

Le Tour de Gironde en 100 km à vol d’oiseau
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