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Publié par Fred Desk

Place des Quinconces, au second plan, les colonnes du commerce et de la navigation, 1828.

Place des Quinconces, au second plan, les colonnes du commerce et de la navigation, 1828.

S2E11

Ses derniers mots : « Please, I can't breathe ». George Floyd, 46 ans, est mort lundi dernier à Minneapolis (Minnesota), étouffé par Derek Chauvin, 44 ans, policier, qui a maintenu son genou sur le cou de la victime « durant 8 minutes et 46 secondes, dont près de 3 minutes après que la victime a perdu connaissance », selon l’acte d’accusation que s’est procuré le New York Times. Les manifestations et les émeutes se multiplient aux États-Unis. La ville du roi du funk Prince n’est pas dans un état du Sud, où le racisme est ancré plus profondément dans les mentalités des Américains blancs, ces WASP (white anglo-saxon protestant), descendants des immigrants européens. Le Ku Klux Klan et autres suprémacistes se réclament de ces premiers colons débarqués du Mayflower en 1620. Pour certains blancs haineux, le noir sera toujours un « nigger » (nègre)Or, l’électorat ultra-conservateur de Trump n’est pas le seul à penser que le blanc est supérieur et à afficher son racisme, alors que les races n’existent pas. Faut-il le rappeler ? Seule la race humaine vit sur Terre. Le reste n’est qu’une invention stupide de l’hommeLes États-Unis se sont construits sur le mythe du melting pot et sur des préjugés qui ont la vie dure, comme ceux de la conquête de l’Ouest, édulcorée par un imaginaire contagieux et amnésique quant au sort des populations autochtones. Quand on n’a pas d’histoire, il faut en créer une, tant pis si la mémoire est sélective.

Le rêve américain, exporté à grand renfort de propagande, au point de perdurer dans l’inconscient collectif planétaire, est basé sur une tragédie dont nous vivons encore les conséquences désastreuses, dans le Nouveau Monde tout comme sur le Vieux Continent, mais aussi en Afrique et dans le reste du monde. Les colons américains ne sont pas les premiers, toutes nos civilisations ont été esclavagistes et racistes, mais le déracinement à échelle industrielle qui existait encore il y a 150 ans, a fait des dégâts séculairesIls semblent d’autant plus irréparables qu’ils sont accompagnés d’une amnésie voire d’un déni qui transpirent la culpabilité non assuméeEn Europe, où le servage avait remplacé l’esclavage au Moyen-Âge, l’esclavage des noirs n’a été aboli qu’en 1761 au Portugal, en 1833 au Royaume-Uni et en 1848 en France. Aux États-Unis, ce fut entre 1863 et 1865, après la Guerre de Sécession entre les états du nord, pas tous abolitionnistes, et ceux du sud, farouchement esclavagistes. Pour rappel, la colonisation de l’Afrique n’a pris fin que dans la seconde moitié du XXème siècle, mais pas son exploitation aux allures de pillage (par exemple, on parle encore aujourd’hui de la « Françafrique », on pourrait désormais créer le mot « Chinafrique »), ltout dernier pays à avoir aboli l’esclavage est la Mauritanie en 1980, le régime d’Apartheid n’a pris fin en Afrique du Sud qu’en 1994 et la colonisation de la Palestine par Israël en 1948 se poursuit encore aujourd’hui. Pour ce qui est de l’esclavage moderne, ce sont le plus souvent des personnes « de couleur » qui le vivent au quotidien.

Les Afro-Américains sont donc les descendants des esclaves noirs arrachés d’Afrique, du côté du golfe de Guinée, entassés au fond de cales de bateaux appelés Négriers dans des conditions effroyables. Ce commerce triangulaire a sévi du XVIème au XIXème siècle pour le plus grand profit d’Américains, d’Européens et d’Africains. Des centaines d’années à échanger des pacotilles européennes contre du « bois d’ébène », prisonniers noirs achetés à des maîtres d’esclaves africains, enlevés au cours de razzias, puis regroupés dans des « esclaveries », véritables magasins de grosLeurs destinations sans retour étaient les plantations de coton et de canne à sucre des Amériques et des Caraïbes. Ce commerce odieux d’êtres humains, « normal » pour l’époque et encadré en France par le Code noir de Louis XIV, rapportait plus du triple de la marchandise apportée d’Europe en Afrique, selon les spécialistesL’objectif de cette euphémistique « traite », parlons plutôt de trafic, atteignait son paroxysme, rentabilisant au maximum le voyage, avec l’importation des Amériques d’autres marchandises, sucre, café, cacao, coton, rhum, etc. Il a fait la prospérité de nos ports d’Europe de l’Ouest. En France : Nantes et le Port de la Lune en seconde position, mais d’après François Hubert, directeur du Musée d’Aquitaine, « Bordeaux a beaucoup plus vécu de l’esclavage que tous les autres ports », Bayonne, La Rochelle, LHavre, Rouen. Plus au Nord, Londres, Bristol, Liverpool, Amsterdam… Les armateurs bordelais, Balguerie-Stuttenberg entre autresles familles bordelaises de négociants et de marchands comme les Bardinet et leur fameuse marque de rhum Negrita et toute l’économie de notre région ont fait florès pour des siècles grâce à ce business lucratif, mais inhumain.

Qui le sait ? Le 10 mai est la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, c’est aussi le jour anniversaire de la loi Taubira de 2001 qui a reconnu la traite négrière transatlantique et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. « Les programmes de Seconde en France enseignent l’esclavage aux États-Unis, au Brésil et… l’abolition en France. » Cette citation est de Myriam Cottias, historienne et directrice de recherche au CNRS, ancienne présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, membre de la commission bordelaise de réflexion sur la traite négrière et l’esclavage créée en 2005 (remplacée par une commission sur la mémoire de l’esclavage en 2016)Informons nous afin que nos mentalités évoluent Colbert, instigateur de l’édit royal qui règlemente l’esclavage, a sa statue devant l’Assemblée nationale, mais il n’existe pas encore de musée de l’esclavage à Paris. C’est un projet du CRAN, Conseil représentatif des associations noires de France, son ouverture est espérée avant les JO de 2024. À Bordeaux, des salles du Musée d’Aquitaine y sont consacrées depuis 2009, avec un accent mis sur « les héritages (sic) politiques, sociaux et culturels nés de cette histoire de l’esclavage. » La thématique est abordée au Musée du Nouveau Monde de LRochelle, mais pour voir une véritable reconnaissance du passé esclavagiste, il faut se rendre au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes ou au Musée international de l’esclavage à Liverpool. Six rues de Nantes et de Bordeaux portant des noms de négriers vont enfin être dotées de plaques explicatives sur leurs activités passées. Au quai des Chartrons, une statue de l’esclave affranchie Modeste Testas, née Al Pouessi, a été inaugurée en 2019. Karfa Diallo, qui fait visiter le « Bordeaux nègre », s’est battu longtemps pour que le square Toussaint Louverture, figure de l’émancipation des Noirs, voie le jour au parc des Angéliques. L’association Mémoires et Partages a pour projet la création d’un Mémorial contre l’esclavage et a lancé une souscription pour financer cet espace de 450 mètres carrés à la Bastide. 

Aux objecteurs de ces nécessaires démarches mémorielles (« ne remuez pas le couteau dans la plaie ! », ou « pourquoi devrait-on se flageller ? »)l’historien et spécialiste de la colonisation Pascal Blanchard répond qu’il faut juste traiter de cette histoire « comme des autres » et « partager une mémoire commune », ce qui n’est pas assez le cas en Occident. Il ajoute : « on n’accepte pas la mémoire de l’autre, parce qu’on n’accepte pas l’autre. » Quant à nous, nous acceptons-nous enfinde manière consciente et responsable ? Avons-nous encore besoin de boucs émissaires pour conjurer nos déboires ? Lors de la peste noire au XIVème siècle, les juifs étaient rendus responsables. Dans chaque crise, il faut toujours une faute et un coupableEn 2020, il vient d'être question d'un virus « chinois ». Ce sont les populistes indignes, xénophobes et irresponsables qui répandent les fake news qui gangrènent les cerveaux de gens crédules et désespérés. Or, les noirs qu’on assassine encore au XXIème siècle étaient déjà les enfants decrimes, de la séparation, de l’amputation, de l’exil et du travail forcésDans ces conditions de vie déplorables, il n’y a rien d’étonnant à ce que Babylone brûle encore.

 

FD


 

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