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Publié par Fred Desk

La planète Ars

S1E34 ou -22 !

 

C’est dimanche, les héros du confinement en troisième ligne ont besoin de souffler. Voici une idée de sortie pour le mois de mai. Le ruisseau d'Ars irrigue nos vallons en descendant vers la Garonne. Urbanisé, canalisé, voire nié, il a pourtant façonné la nature et accompagné l'histoire du sud de Bordeaux. Un peu à contre-courant, redécouvrons ce discret, mais omniprésent compagnon d'existence. Respect, ou presque.

 

Balade inédite et insolite, le lit du ruisseau d'Ars peut être suivi sur une dizaine de kilomètres à pied ou en vélo, de Pessac à Bordeaux, où il se jette dans la Garonne au bout de la rue Carle Vernet (ou des Maraîchers), après le rond-point de BrienneIl est confluent avec l'Eau Bourdeune rivière également attachée à l'histoire des Graves, sous la rue Brascassat (bras cassé), alimentant l'Estey Sainte-Croix qui passe à proximité de la gare Saint-Jean. Le nom du ruisseau d'Ars, autrefois aussi appelé ruisseau des arcs, proviendrait des arches de l'aqueduc romain de Bordeaux, qui était parallèle à la route de Toulouse et sous lequel il coulait. Que d'eau, que d'eaux à Bordeaux, vite, un pet' de pichtegorne !

 

Mais d’où vient-il précisément, ce cours d'eau naturel ? L’encyclopédie très libre de la toile l’affirme : "Le ruisseau d'Ars,de 8,3 km de longueur passe sous les communes de Pessac, Talence, Bègles et Bordeaux. Il prend sa source près de la résidence Camponac à Pessac." Il est vrai que sur un géo-positionnement par satellitela ligne bleue commence au coeur du parc du château devenu la superbe médiathèque Jacques Ellul. Mais en réalité, Ars fait exactement 10,13 km de long, selon le Sandre (pas le poisson, le Service d'administration nationale des données et référentiels sur l'eau.) Il est alimenté par des petits fossés avant l’Alouette dans le quartier de France, aux portes du plateau landais, à une cinquantaine de mètres d'altitude. Ars traverse ensuite le domaine de Feuillas, aujourd'hui hôpital Xavier Arnozan, passant ce qui est devenu la rocade au niveau de la Cité Frugès de Le Corbusier. Ensuite, il arrive dans une zone humide, Arago-la Châtaigneraie (dans le quartier de Ladonne), se démultipliant en plusieurs bras en bordure de l'E70 (ce qui, soit dit en passant, ne donne pas envie d'y plonger le bras). 

 

D’autres cartes indiquent que la source de l'Ars moderne se situerait juste là, dans cette castanheda détrempée intra-rocade. Au XVIIIe siècle, ses eaux permirent la création du plan d’eau du château de Camponac. Esuivant son cours, ondécouvre un réaménagement des berges initié pendant les travaux de la ligne B du tramwayAlimenté par la source Fon de Pessac et son lit aménagé en pierre calcaire, Ars desservait un lavoir-abreuvoir créé en 1856 près du pont de Razon ("pleine fontaine"). Traversant ensuite le parc du même nom (derrière la gare et le centre-ville), grossi par les eaux de la source appelée Fon de Razon, il poursuit son chemin vers Candau (prononcer "candaou", pente en gascon) en traversant les jardins des pavillons de banlieuejusqu’au pied de la colline du Haut-Brion. Il est désormais absorbé par les canalisations urbaines, disparaissant sous la proche banlieue bordelaise, avec çà et là quelques résurgences végétalisées qui attestent de sa permanence, envers et contre toute la disparition de mère nature. Si les vignes chères à Montesquieu (il avait acquis le proche domaine du Haut-Bacalan) n'étaient pas si prestigieuses, le Brion serait lui aussi tout bétonné.

 

À Pessac, le ruisseau d'Ars reçoit les eaux du ruisseau le Serpent (ce qui ne donne pas non plus envie de s'y baigner)Ce dernier prend sa source dans le quartier du Haut-Lévêque (parc de l'hôpital, avec une lagune alimentée par des fossés drainants alentour), circule incognito sous le parc industriel, est visible dans quartier de Saige, qui le charge de ses apports d’eau géothermique, et se jette après 3,69 km de parcours dans l’Ars en aval du lac de Fontaudin (allée Serpentine et "Ravin du Serpent")Autrefois, il participait à l’alimentation de la grande pièce d’eau du château de Saige-Formanoir. Une motte féodale s'y trouvait, le seigneur Chikat aurait donné son nom au quartier de Chiquet, avec un moulin à eau en aval d’une ancienne pièce d’eau dénommée le Vivier. 

Le berceau des Graves

 

En amont, le ruisseau d'Ars est appelé encore aujourd'hui le Lartigon ou l'Artigon. "Son nom vient de artigar, défricher, les territoires défrichés sur la forêt ou la lande devenant des artigas (artigues)", explique le journal de Pessac avec l'association Les Passeurs de Mémoire. Le ruisseau chemine, ou plutôt serpente derrière la clinique Arnaud Dubenau pied des vignes du Haut-Brion. "Au XIXe siècle, le ruisseau d'Ars alimentait la pièce d'eau du château Fanning Lafontaine (site de la clinique mutualiste). On a d'ailleurs souvent, en aval de la confluence, continué par erreur à appeler le ruisseau d'Ars, le Serpent." Par exemple, on peut lire dans les wiki leaks du vignoble : "la grande terrasse de graves de Haut-Brion, enserrée par les ruisseaux du Peugue (côté Mérignac) et du Serpent (côté Pessac)", mais aussi "le terroir de Haut-Brion, formé par deux croupes de grosses graves qui n'ont pas leur équivalent dans les environs, s'élève de 12 à 15 mètres au-dessus des fonds des cours d'eau voisins : le Peugue au nord et le ruisseau d'Ars au sud." Là, ouigrave d'accord !

 

Le ruisseau d'Ars longe le domaine universitaire au bord des lacs de la faculté des sciences et du parc Peixotto à Talence. On peut observer le creux de son vallon en contrebas des vignes de Haut-Brion juste en amont de la faculté des sciences où existait un gué qu'empruntaient les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. La rue Lamartine à Talence, avec sa double pente, donne une idée de cette valléeOn observe aussi sa dépression le long des résidences Voltaire et Quadrige au parc de Soureilh (à ne pas confondre avec le parc Sourreil de Villenave-d'Ornon, entre Thouars et chemin de Leysotte, légué à la ville par une bienfaitrice) et à Suzon*, secteur dans lequel on trouve le Petit Chemin d'Ars qui y descend gaiement. Ars reçoit le fossé de Thouars, lui aussi canalisé et souterrain comme tous les autres ruisseaux cités. Entre bois de Thouars et parc de Soureilh, on trouve des lieux de nature, chargés d’histoire, abritant des installations techniques, tel que le lac de Thouars, bassin de 13000 mètres cube qui a pour fonction principale de protéger les riverains des inondations, en restituant les eaux pluviales au ruisseau d’Ars.

 

Au nord de Talence, le quartier Cauderès s'appelait Cayron en 1338. Le toponyme cayron ou queyron désigne un terroir graveleux propice à la culture de la vigne (on s'en serait douté). Un acte de 1463 situe le Cayron à proximité du ruisseau d'Ars. La carte de Cassini aux environs de 1750 porte mention de Saint-Genès, patron des comédiens, et cite Le Queyron pour designer le quartier. En 1848, près de la moitié de la surface de la commune est couverte de vignobles. Le quartier est encadré par deux axes importants : les actuels cours de la Libération et la route de Toulouse. Au sud, le quartier est délimité par le ruisseau d'Ars. Selon l'Archevêque de Bordeaux en 1299, puis le Pape Clément V, un axe secondaire nommé chemin du loup semble emprunter le tracé des actuelles rue Bertrand de Goth et de Cauderès, reliant Saint-Genès à la route de Langon. C’est un des axes les plus anciens du quartier. Il suivait sûrement en partie l’aqueduc romain qui alimentait Bordeaux.

 

Ars traverse la route de Toulouse à 500 mètres de la barrière en contrebas, sautant de Talence à Bordeaux sur sa rive gauche et Bègles sur la droite. Le ruisseau passe à quelques mètres des habitations à l'extrême sud de Bordeaux, invisible, mais sa présence humide est attestée par la végétation qui jalonne son cours. C’est la ripisylve, boisement associé à un ruisseau. Il coupe par la barrière de Bègles et offre ainsi à la grande ville un bout de sa banlieue, séparant curieusement un quartier unique en deux entités administratives entre barrières de Bègles et de Toulouse. On retrouve son nom un peu partout dans le secteur, souvent associé à un moulin disparu : à Bègles, face à la maison de santé Bagatelle, la résidence et la rue du Moulin d'Ars avec ses jardins partagés, ou à Bordeaux, le jardin du Moulin d'Ars à la barrière de Toulouse. Côté béglais, le ruisseau d'Ars passe en bas de la rue Camille Duluc, que l’on peut prononcer malicieusement à l'envers et qui devient la bordeluche rue Catulle Mendès, écrivain local oublié. Plus loin, le long des boulevards, Ars est au fond du jardin des Barrières ou au bout de l'impasse de la Fontaine de Guillot. La suite et fin bordelaise, on la connaît, c’est un voyage aqueux se terminant sans bruit du côté de Paludate et de Sainte-Croix, dans Garona, le grand fleuve du Sud-Ouest qui nourrit l’océan.

 

FD

 

*Suzon viendrait de Suzanne Miranda, aubergiste en 1746. Son auberge aurait été située non loin de l'actuel chemin de Suzon. Hypothèse : Suzon, servante dans un lieu de débauche, aurait inspiré une chanson paillarde qui, colportée par les marins bordelais, serait devenu nationale ! (source : comité de quartier de Cauderès)

 

Retrouvez demain l’évocation des satellites d’Ars : l’Eau Bourde, le Peugue, la Devèze et les autres.

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