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Publié par Fred Desk

Déconfinement et des confitures

S1E22

C’est incontournable, je dois faire les courses. Je me demande si je vais mettre un bandana sur le visage, et si j’attrapais bêtement la mort en tête de gondole à Leader Price ? Finalement, je m’y risque à découvert, dans une aventureuse insouciance mêlée de paranoïa diffuse. Téléchargé le QR code de mon attestation dématérialisée, comme prise l’habitude d’activer mes promos et ma CB sur l’iPhone. Désormais sénior, mais connecté, "stylé", dit la jeunesse. Sur le parking peu rempli, je me demande si le chariot qui me présente sa main courante dans sa longue rangée sous abri pourrait être infecté par Le virus. Un type, flanqué de sa meuf enceinte et masquée, en dégage un dans un fracas métallique qui m’agresse un peu. Il porte des gants en laine, il fait 18 degrés.

 

Plus rien n’est anodin dans les rayons confinés : on se méfie de ceux que l’on croise en ruminant et ressassant sa liste mentalement ou parfois à voix feutrée, comme un vieux qui parle aux tourterelles. On dit bonjour à une lointaine connaissance en esquissant un sourire crispé et en gardant instinctivement ses distances, on évite les inconnus du supermarché comme s’ils étaient des pestiférés, se surprenant à comprendre le sens propre de cette expression pour la première fois de son existence. On s’en serait bien passé. Dans un éclair surgit le souvenir du couple d’ancêtres meuniers terrassés à un jour d’intervalle en novembre 1849 au moulin du Bouron à Belin, abandonnant six orphelins sur le bord du riant ruisseau au fond de la forêt des Landes girondines. C’était vraisemblablement une épidémie de choléra. Quand la mort rôde, elle peut vous emporter dans un baiser.

 

Revenons-en à notre distraction autorisée, les "achats de première nécessité" : on se laisse donc passer entre clients disciplinés devant les étalages, avant tout parce que c’est notre intérêt vital. On ne se plaint plus de l’absence de références familières. Le rayon bio est vide, cela aussi c’est inédit, il était le privilège des "bobios" plus ou moins éclairés, alors faute de grives, on mange des merles, on prend des oeufs label rouge. C’est mieux que rien. Au hasard, collecte de deux pots de confitures pour les voisins âgés, ils les ont "commandés". Tant pis pour le boulanger du coin, on prend plusieurs baguettes "L’authentique" qui seront congelées avec les frites au four et les glaces magnum. Le tapis roulant plus ou moins désinfecté accueille les denrées, interrogation soudaine, c’est nouveau en trente cinq ans de corvée de chalandise : combien de fois ces produits auront-ils été manipulés par de dangereux anonymes dans notre chaîne alimentaire. On parle enfin à des caissiers (même si le féminin l’emporte sur le masculin), en prenant soin de ne pas postillonner, ils sont raides et emmitouflés derrière une protection bricolée en plexiglas. On se dit merci pour tout et de rien en repliant le long ticket de caisse, on tourne les talons en se souhaitant du bon courage avec sincérité, mais sans trop y croire. La porte automatique s’ouvre comme un sésame.

 

Je file au grand air, plus que jamais soulagé de la chasse hebdomadaire et satisfait d’avoir de quoi tenir une semaine sans devoir resocialiser dans ce magasin de quartier ânonnant Wit FM. Lui qui sustente ma vie, je le renie d’autant plus pour quelques jours que sa fréquentation pourrait me conduire au trépas. Je charge le coffre de la voiture, puis m’enduis les mains de gel hydroalcoolique, astiquant jusqu’au jeton du caddie. Les boulevards sont déserts. Retour à la maison, mon frigo s’ennuie.

 

FD

 

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