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Publié par Fred Desk

Cendres éternelles

S1E38 ou -18 !

 

Poursuivons nos préparatifs de déconfinement dans la joyeuse perspective de faire du tourisme aux quatre coins de notre grande et belle région. Voici un haut lieu de mémoire, pas réjouissant du tout, c’est vrai, mais incontournable. Sa visite devrait même être obligatoire pour tous les va-t-en-guerre et nos ennemis soi-disant patriotes.

 

Samedi 10 juin 1944, c'était la fin de semaine, jour de marché à Oradour-sur-Glane. De 14 heures 15 à 17 heures et quelques, ce fut la toute fin du monde. Début 2020, trois quarts de siècle ont coulé sur ce symbole de la cruauté humaine. Sans m’en rendre compte, j’ai choisi le mercredi des Cendres* pour prendre la route de Bordeaux à Limoges. Je me suis décidé en début de semaine, je travaille sur l’histoire de mon grand-père paternel René le Poilu, survivant de la boucherie de 14-18, ai vu récemment le grand film "1917" inspiré par le grand-père du réalisateur Sam Mendes et compte revoir le chef d'oeuvre de Renoir La Grande Illusion. La "Der des ders", mère de toutes les guerres a enfanté d'autres monstres. Je me souviens du choc provoqué par le Vieux Fusil avec Philippe Noiret et Romi Schneider, inspiré par le massacre d’Oradour. J’ai lu le livre "J'ai donné la vie dans un camp de la mort" trouvé ce mois-ci dans une boîte aux livres et vu les Sentiers de la Gloire de Kubrick après la mort de Kirk. J'irai au printemps à Arras, Compiègne, Origny, Guise, Reims et Verdun sur les traces de mon Papé. Me voici touriste de la mémoire, étudiant in situ la barbarie des guerres mondiales et leur réalités humaines, pour essayer de nous comprendre et de témoigner à ma façon.

 

Voici la transcription du dictaphone à l'aller dans la voiture  : "Aujourd'hui, j'ai quitté les averses bordelaises et j'ai pris la direction d'Angoulême, avec le chien. Mon terminus est plus loin, dans la Haute-Vienne, il s'appelle Oradour. Depuis des décennies, je me dis qu'il faut que je visite ce village laissé en l'état après le massacre de 1944, qui a fait plus de 600 morts. Ce n'est pas si loin, il y a du vent, mais le temps est meilleur que chez moi, en tout cas il fait soleil sur cette route toute droite qui monte vers le Limousin. J'en ai profité pour faire un arrêt sur le promontoire de la préfecture de Charente et j'y retournerai cet après-midi pour emporter quelques excellentes bières de la Débauche. En attendant, je me suis garé sur la place du Champ de Mars, suis allé prendre un café face à l'hôtel de ville, j'ai pris des photos des bâtiments, des ruelles, du panorama et Teddy s'est promené. J'ai croisé des gens qui souriaient devant ce chien sans laisse et qui furetait en tous sens avec de temps en temps des "viens là", "stop", "attends" de son maître bien emmitouflé et un peu distrait. J’avais le nez en l'air ou je regardais passer les Charentaises. Je ne suis pas certain que cela va être de la franche rigolade dans quelques dizaines de minutes, mais j'avais besoin d'aller voir cela, après avoir beaucoup travaillé sur la Grande Guerre. Il y a ce lieu de mémoire à proximité, à deux heures de route sur une quatre-voies, couloir à camions, mais assez rapide. Je ferai un bilan plus tard."

 

La Glane, selon une carte du XVIIème la "Glaine", est un affluent de la Vienne, pas de la Charente comme je l'ai cru. Je vois le premier panneau annonçant Oradour, on passe sous les 10 degrés, premiers sapins, petit col à la Jalette, une forêt à feuilles caduques qui doit être belle en juin. J’aperçois aussi les premiers rochers de granite, le paysage change. Je suis entré dans le parc naturel régional Périgord-Limousin, c'est désert, beau et vallonné. Depuis Saint-Junien, on pénètre dans Oradour par des lotissements récents. Au parking presque vide du centre de la mémoire, je distingue d'un côté, le village martyr derrière les arbres, et de l'autre, sur la colline, l'église en béton. Tout le village reconstruit est bétonné, la Glane n'y passe pas. L'accueil du Centre de la mémoire se trouve au lieu-dit L'Auze, sur la route qui passe au dessus de la rivière. C’est la départementale 9 de Limoges d'où sont venus les waffen SS qui ont fait "ça". Un troupeau de jeunes militaires en treillis kaki et endossant un barda volumineux patiente devant l'entrée du musée mémorial en acier rouillé, au loin quelques vaches limousines ruminent derrière les murs d'enceinte venus sanctuariser le village détruit. Sa visite est gratuite, c'est l'exposition qui est payante. Il y a une expo temporaire sur le génocide rwandais. C'était 44 ans après Oradour, succédant au siège de Sarajevo, autre crime contre l’humanité. Un mur de photos révèle les visages des martyrs d'Oradour, je m’arrête sur celui d’une adorable gamine qui avait 8 ans, Geneviève Desourteaux. C’était la fille du garagiste, en tout cas elle avait le même nom. Elle a un nœud dans les cheveux et ma fille lui ressemble.

 

La nausée

Je rentre dans le village dont les ruines ont été laissés "en l’état". Un vieux panneau est posé au sol contre un arbre : "Silence". Sur les murs, il y a des injonctions , "Recueillez-vous". Un puits appelé "le puits tragique" : "Ici, des habitants furent enfouis". En observant une maison éventrée, un troufion dit à un collègue : "Ils y sont allés au panzer". Oui, et pas que. Les hommes sacrifiés à la terreur nazie ont attendu leur sort assis sur les trottoirs du champ de foire, je marche dans leurs rigoles intactes, touche du bois calciné, effleure la pierre du café devenue tombale pour ses clients piégés, rejoins le cimetière groggy. Au tombeau des martyrs, des enfants écoutent avec attention les explications de leurs grands-parents. Deux ossuaires, d’innombrables plaques, quelques fleurs fanées, un détour par la crypte du mémorial, où sont exposés des objets du quotidien retirés des décombres. Je prends avec frénésie près de deux cents photos et une vidéo, flingue la batterie. Les prises de vue de la maison des docteurs, de la gare du tramway et des postes et télécommunications, à l'ancienne entrée du bourg, n'ont pas pu être faites. Je reviendrai avec mes enfants.

 

L’après-midi avance, il n’est pas interminable comme celui que les rares rescapés ont passé en ce jour maudit. Je passe à la librairie du site, parmi les oeuvres de Primo Levi, Sarah Farmer, Simone Veil, Anne Frank, Art Spiegelman, je vois un livre sur la Grande Guerre. Je le prends avec le livret de l'exposition, fermée en cette fin de journée d’hiver. J’irai me "préparer" à la visite une autre fois dans ses espaces thématiques. J’ai préféré faire à l’envers, en commençant par une déambulation urgente et brute, sans aucun commentaire. Dans le fond de la librairie à droite, il y a un étalage avec des bouquins en anglais. Un présentoir avec ouvrages en allemand se trouve à l'extrême droite, un peu dissimulé par la caisse. Je quitte les lieux et fais le tour du village en voiture : des fermes, des champs, des cultures, des conifères, des viabilisations de parcelles, des maisons en chantier, des gens qui vivent ici auprès des morts, avec ce souvenir si pesant. La vie a repris, malgré l'horreur quasiment indicible tant il est inouï que cette extermination froide et organisée ait pu avoir lieu ici-bas.

 

Je repars, la Glane est en contrebas, bien cachée au fond d'un lotissement. Je m’arrête, prends le premier chemin, la rivière coule au milieu des prés, des chevaux en liberté, une promenade, des bancs, Teddy se jette dans l'eau, s'ébroue à mes pieds, se retrempe plus loin, près d'un ancien moulin et de son bief. La campagne est parcourue de ruisseaux qui se jettent dans la Glane, des enfants en vacances jouent au foot ou font du vélo dans les rues. Je repars. Depuis ce matin, je n'ai mangé qu'une banane, une barre de céréales et une pomme. Le village martyr est dans le rétroviseur, direction le soleil couchant et la lumière de Bordeaux, où a siégé le tribunal militaire qui n'a jugé que quelques exécutants, surtout des "malgré-nous" alsaciens. Les donneurs d'ordre sont restés chez eux, jugés par contumace et pas inquiétés. Tous, raides gradés et soldats zélés ont été graciés quelques années plus tard, au grand désespoir des familles des suppliciés. L'eau a coulé sous les ponts, la Glane passe en silence sous la nationale 141, avec ses files de camions venant de toute l'Europe, en évitant les péages. Le diable est aussi passé par ici, et pas la pluie pour cacher les larmes. Devant une grange à l'écart du village où des hommes ont été massacrés, près de l’église ravagée où plus de 300 femmes et enfants ont péri, je me suis surpris à faire un signe de croix. La Glane coulait innocemment en silence dans le magnifique vallon ombragé.

 

Pourquoi Oradour ? La Résistance, très active en Corrèze et dans le Limousin, ralentissait la progression des troupes qui remontaient vers la Normandie, où le débarquement avait commencé. Le 9 juin, 99 otages ont été massacrés à Tulle. La troupe devait cantonner le 10 au soir à Nieul, au nord de Limoges. Le bourg d’Oradour se trouvait sur le trajet, un bourg prospère et sans défense à piller et à raser. Des innocents ont payés pour que la terreur hante la population française. L’armée allemande voulait marquer les esprits à travers une "action exemplaire". Elle y est parvenue au delà de ses lâches attentes, on parlera encore longtemps avec dégoût de ce jour de juin. J’ai l’impression que le stress post-traumatique de l’après-guerres se transmet entre générations. Retour à Angoulême, je bois une bière artisanale avec des jeunes locaux pleins de vie, je vis ce contraste de l'abomination et de la résilience, je me sens différent depuis que j'ai fait cette visite. Pas transformé par miracle, pas de révélation, je savais déjà, j'ai vu Holocauste dans les années 70, assisté aux Balkans comme tout Occidental passif, impuissant devant le déchirement entre voisins, comme ce fut le cas dans le pays des Mille Collines.

 

Je rentre dans la nuit et sous les abats d'eau, demain il fera très mauvais temps, pluie, vent, et même neige et verglas dans le nord-est, où je me rendrai bientôt sur les traces du Poilu. J'ai bien fait de profiter de la fenêtre météo vue sur les sites de prévisions au coeur de cette semaine perturbée. Ce matin, j'ai un peu la crève et mal à la gorge. J'ai les boules, pris froid dans les courants d'air qui s'engouffraient dans les rues désertes, traversant les encadrements de portes et fenêtres des maisons désolées de ce village fantôme qui se visite en famille. Sur la route entre Bordeaux et Limoges, au milieu de beaux paysages, de vieilles pierres avec un mémorial de la résistance et de l’art contemporain pour dépoussiérer, il y a un détour en 1944, pédagogique et édifiant. Oradour, Pristina, Kigali, le Mont Valérien et Souge, c’est tout près de chez nous. Chez nous, dans la grande Nouvelle-Aquitaine, notre région, ils étaient nos voisins. Les atteintes à nos frères, le plus souvent impunies et motivées par les plus bas instincts, cesseront-elles enfin en ce siècle d'après la folie ? La haine n’est pas la solution, elle est le problème.

 

* "Symbole de pénitence dans le rite de l’imposition des cendres, le mercredi des cendres est le premier mercredi du carême. Il nous rappelle notre condition humaine : sur cette terre nous ne sommes que de passage et il exprime que nous sommes pécheurs, appelés à nous convertir. En traçant une croix sur le front du chrétien, le prêtre dit : "Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle." (Marc 1, 15). Les cendres que l’on utilise pour la célébration sont faites en brûlant les rameaux bénis au dimanche des rameaux de l’année précédente. Le feu qui brûle le rameau évoque le feu de l’amour qui doit réduire en cendre tout ce qui est péché." Église catholique de France, amen.

 

FD

 

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